80 printemps,

80 Printemps Olivier 1Je viens d’avoir 80 printemps, comment peut-on parler de printemps lorsque la fleur n’est plus, qu’il ne reste que les racines du temps incrustées dans mon visage.

Longues rides sinueuses qui creusent mes joues et mes lèvres, marques d’une vie tumultueuse que j’ai troquée volontiers contre une tranquillité certaine.

Il reste ce petit brin de malice dans mes yeux qui pourtant se battent contre ce léger voile qui ternit mes pupilles.

Mon corps s’est incliné, mes épaules se sont voûtées avec le poids des années, le soleil de mon épaule tatouée se fane d’avoir trop brillé.

Entre mes mains noueuses ravagées par une arthrose douloureuse, je presse contre moi cette petit boîte, reste d’un attachement viscéral…

J’ai perdu mon double, mon frère, mon complice, mon amant, cet Homme aux multiples facettes avec qui j’ai touché les deux extrémités.

Contre mon ventre, cette urne pleine de cendres, pleine de lui, pleine de l’histoire de ma vie.

J’attends Luan, patriarche de ce petit village Vietnamien où s’est jouée une partie de mon destin. Sur le lagon flotte notre barque qui me renvoie à ces souvenirs d’antan lorsque la vie n’avait pas encore connu ce tragique tournant.

J’avais fait une promesse à mon Autre un soir de novembre, celle d’éparpiller ses cendres sur un lagon bleu azur lorsque l’heure serait venue, mais nous étions si jeunes, ni lui ni moi n’avions mesuré le poids de cette phrase à l’époque.

Je redoute cet instant où les rames nous ferons quitter la berge et dans un dernier élan de courage il me faudra semer aux quatre vents la poussière de ma vie, de cet Homme qui fut mon Nord, mon Sud mon Ouest et mon Est.

Vietnam terre hostile d’Asie, terre asile de ma vie…

Près de la maison sur la balancelle, mes deux filles et mon fils, ils ont le regard de leur père, sa force, son courage et sa détermination. À l’heure qu’il est je sais déjà que mon aîné va terminer son barda, il partira pour se retrouver seul face à sa peine et à son destin, Dieu qu’il lui ressemble…

Je respecte sa volonté puisque tous les trois je les ai élevés en sachant qu’ils devraient suivre leur destinée.

Luan vient d’arriver, il a pris place dans l’embarcation de fortune et attend paisiblement que je sois prête. Mes jambes ne me portent plus comme avant mais je mets un point d’honneur à me débrouiller seule.

Je le remercie d’un sourire, m’installe dos à lui et observe tranquillement les vaguelettes qui m’éloignent de la rive.

Le lagon est calme, la végétation luxuriante, le chant des oiseaux presque rassurant.

La barque s’immobilise, mes yeux s’embuent une fois de plus, mon vieux cœur bat la chamade, mes doigts atrophiés accomplissent cette mission que depuis longtemps je redoutais.

Entre mes lèvres, silencieusement je dis adieu à mon bien-aimé, mon seul amour.

Par dessus la coque de bois je laisse s’envoler ses cendres et je sais que maintenant il repose en paix à tout jamais.

Ce soir, lorsque la maison sera endormie, c’est à tâtons que j’irai enterrer son urne sous la balancelle.

De retour sur la berge, la main secourable de mon fils vient m’aider, je remercie Luan de m’avoir épaulée lors de cette épreuve plus que douloureuse.

Dans la pièce à vivre mes filles se sont installées par terre, à leurs pieds les photos de leur père, des lettres écrites de sa main qu’il envoyait lorsqu’il partait se ressourcer seul loin des siens.

Je m’installe dans son fauteuil, entrecroisement de bambou, siège de fortune que nous avions troqué à notre arrivée, dans la maison flotte l’odeur du thé parfumé et de l’encens mélangé.

Ils sont là tous les trois, grande fierté de ma vie, fruits d’un amour tumultueux qui pourtant n’a jamais cessé de me combler.

La nuit est tombée, j’embrasse mes filles qui vont se coucher et mon fils qui s’en va retrouver sa liberté, son chemin de croix, sa manière à lui de dire adieu à son père…

À l’aube demain, mes gendres viendront nous rejoindre avec mes petits enfants, derniers trésors de ma vie que je ne cesse de chérir, ils sont les fruits de l’amour entre deux cultures, deux civilisations, deux religions, leurs yeux bridés ravissent les miens.

La nuit est douce et moite, climat auquel je ne me suis jamais vraiment habituée, avec une pelle je retourne un petit monticule de terre sous la balancelle, je dépose un baiser une dernière fois sur cette petite boîte que je recouvre soigneusement de cette terre qui fût la nôtre.

C’est le cœur brisé que je me balance doucement les yeux plongés dans le lagon à l’affût d’une éventuelle révélation ou d’un improbable apaisement…